Texte de Vincent Munié

« Un joyau. C’était un joyau…». Il est là, seul au centre de l’immense vaisseau de béton, et bien évidemment, il faut essayer de le croire. Pourtant, ici, il n’y a que des ruines dévorées par une végétation sans état d’âme et grassement arrosée car le toit de l’édifice n’est plus qu’un souvenir. Il soupire. Dominique Ganabrondji, dit « Gana », star nationale du Basket centrafricain, leader historique des « Fauves », l’équipe de légende de 1974 qui remporta la coupe d’Afrique des nations et plaça, au moins un instant le pays au firmament du continent, contient tout de même son émotion : « De toute façon, le palais des sports, pour les Banguissois, c’est le symbole de l’empire. Le basket, ça, ils ont oublié… à cause du sacre. »

Au centre de Bangui, la capitale centrafricaine, personne ne peut échapper à la vue des vestiges de ce qui fut le premier palais omnisport de l’Afrique subsaharienne. Posé au bout de l’avenue des martyrs - qui demeura jusqu’en 1972 la piste d’atterrissage de l’aéroport national - l’énorme édifice bat à tous vents depuis trente ans, sans que personne ne remette en cause sa présence, sanctuaire abandonné dans un pays qui se cherche encore sa propre histoire. Hanté par les démons d’une Afrique « mal partie », le lourd mausolée de fer et béton semble toléré comme pour rappeler à tous, qu’il se joua ici le 4 décembre 1977 l’un des sommets de l’art ubuesque des dictatures Africaines: la folie et la chute de Bokassa 1er.

Il faut remonter un peu le temps pour comprendre. Dans les années 1970, l’histoire centrafricaine nous apprend que le basket devient le sport national. Deux entraîneurs, François Pehoua et « Grussing » - un Russe échoué on ne sait comment dans ce profond hinterland continental – appliquent à Bangui, Bouar et Bambari des techniques modernes de sélection et d’entraînement. Le niveau monte et l’équipe nationale se place parmi les meilleures d’Afrique. En 1974, dans une ambiance survoltée, les « Fauves de bas Oubangui » battent en finale de la coupe continentale le Sénégal. Partout dans le pays, on célèbre les joueurs. Ils sont adulés par une population qui se berce encore des rêves de grandeur de Jean Bedel Bokassa, alors simple président à vie. Bien entendu, ce dernier ne peut ignorer l’engouement du pays pour ses « héros ». « Gana » s’en souvient parfaitement : « Bokassa s’est alors intéressé à nous. Il nous voulait partout, dans tous ses déplacements. On ne faisait rien, mais on était avec lui…il nous exhibait comme ce que l’on faisait de mieux en Centrafrique  ». Mais Bokassa ne veut pas en rester là. Il vient de s’autoproclamer Maréchal, et dans sa volonté maniaque de reproduire en RCA ce qu’il jalouse à l’Occident, il décide de la construction d’une grande salle nationale, à la hauteur du niveau des basketteurs. Un niveau tout de même un petit peu gonflé par sa propagande, comme le relève « Gana » : « Nous étions performants, d’accord. Mais à l’échelle de l’Afrique. C’est-à-dire que nous ne pouvions pas concurrencer les grandes équipes du monde… », D’ailleurs lui même ne mesure qu’un 1m75, ce qui fait un peu court pour rivaliser avec les géants Russes, Tchèques, Yougoslaves et Américains de tout temps. De fait, après sa victoire historique la RCA ira aux mondiaux de 1974 à Porto Rico pour y finir 14eme et bonne dernière, après s’être pris cinq roustes.

Qu’à cela ne tienne, les basketteurs plaisent au peuple et à son maître : Bokassa passe un contrat avec un entrepreneur Yougoslave « Energa Project ». En deux ans, des ouvriers venus de Belgrade vont édifier la plus grande salle d’Afrique Centrale. Dix mille places assises, air conditionné, panneau d’affichage électrique, vestiaires luxueux, les basketteurs se voient gratifiés d’un  joyau , leur salle : « l’omnisports ». « Hit Trésor » contre « Red Star » : en juillet 1976 les deux équipes phares de Bangui, s’y affrontent pour son inauguration sur un plancher laqué tout neuf, dans une ambiance survoltée. Pendant un an, les matchs se succèdent, devant des tribunes archi combles…

« À chaque fois c’était la fête dans la salle. J’étais meneur de jeu au « Hit Trésor ». Il faut imaginer …Dans ce pays où l’on jouait avec de très mauvais équipements, sur des sols douteux, cette salle était incroyable… Et malgré le toit en métal, on n’avait jamais chaud grâce au système d’air pulsé ». D. Ganabrondji désigne le squelette de ce qui fut comme un énorme ventilateur. On imagine sans peine que dans les années 70 en Afrique, ce type d’installation était inhabituel. « On a tous compris que cela avait coûté une fortune, mais que voulez-vous, c’était une dictature et de l’argent, il en avait, Bokassa. Et puis il y avait la France par derrière… » À l’époque, abritée derrière son oubli du monde, le régime s’enrichit sans retenue, associé qu’il est au détournement d’une large part de sa production diamantifère. Mais surtout, le pays bénéficie d’un protectorat absolu, celui de la France, et de ses larges subsides. Depuis son indépendance et la mort accidentelle du « père » de la nation, Barthélémy Boganda, l’Elysée Focardienne n’a jamais considéré autrement la RCA qu’une concession administrée par tutelle. En 1974, le nouveau président Giscard d’Estaing connaît déjà la Centrafrique pour s’y être rendu régulièrement à la chasse aux fauves et éléphants. Mais c’est en Sologne, autre terrain de chasse, dans l’un des cinq châteaux français de Bokassa, qu’il est reçu peu après son élection par le maître de Bangui1. Les relations sont alors au beau fixe entre les deux hommes, tandis que la France peut tranquillement faire prospérer ses affaires au cœur du continent. Ces années-là, et comme il en fut depuis la sinistre colonie de l’Oubangui Chari, s’activent à Bangui toutes sortes d’hommes d’affaires, agents de renseignements, soldats, malfrats ou spécialistes de la coopération, tous Français, tandis que la fortune personnelle de l’ancien capitaine de l’armée française Bokassa n’en finit de grossir. Pourtant, de la première partie de son règne, les Centrafricains préfèrent se souvenir: « C’était un bâtisseur, un édificateur. Ce sont des années, où Bokassa a beaucoup construit. Tous les bâtiments en dur à Bangui, c’est lui. Les routes les trottoirs, le réseau d’eau…et puis il tenait l’administration ».

En se faufilant au milieu des gravats, des flaques, des herbes et de la colonie de petits serpents verts ayant élu domicile dans les armatures du béton, D. Ganabrondji rejoint la tribune du palais. Il désigne les larges artères de la capitale que l’on domine un peu. À cette hauteur, Bangui semble hésiter entre ville et campagne, vaste damier de constructions et de grandes parcelles en friche. Pourtant, à l’examen, il apparaît bien vite que la décrépitude du palais des sports n’est qu’un euphémisme : c’est la ville entière qui est en ruine. De fait, si la majorité des monuments datent de l’ère Bokassa, le délabrement fut leur seul avenir. Alors, dans une espèce d’amnésie collective érigée en dogme politique, les Centrafricains dans leur majorité oublient avec le temps le côté obscur de celui qui fut 13 ans durant un implacable tyran. Pour ne retenir que sa trace architecturale. Il y aurait donc eu deux « Bokassa », le méchant et le gentil, ce dernier se trouvant réhabilité par les trente années d’effondrement qui succédèrent à son régime. De fait, avec l’inamovible soutien des services secrets Français, coups d’états et élections à guillemets se sont répétés sans pour autant parvenir à sortir le pays du fond de l’ornière. En 2008, la Centrafrique est classée comme le second pays le plus pauvre du monde2. Ainsi Bangui concentre tous les stigmates d’un mal endémique aux villes Africaines, que l’on pourrait appeler « destruction du développement ». Contrairement à de profondes provinces n’ayant jamais goûté aux joies du progrès, ne connaissant ni voiture, ni goudron, ni téléphone ni électricité, il y eut tout cela dans la capitale. Ici, le « développement » que chacun attend ce n’est donc pas la construction, mais l’entretien des infrastructures. À Bangui, en 2009, l’électricité est délestée en permanence, l’eau seulement accessible une ou deux heures par jour suivant les quartiers et malgré la floraison récente d’une dizaine de feux tricolores, dons d’un quelconque programme d’aide au développement, les axes routiers doivent plus au Paris Dakar, qu’à la moindre route départementale Corrézienne. Dans ce contexte, forcément, ce fut mieux « avant », c’est-à-dire du temps de Bokassa, chef d’état visionnaire, rêvant des plus grands aménagements pour son pays … et lui même.

« En réalité nous avons joué à l’omnisports à peine plus d’un an. Parce qu’après, Bokassa n’a plus pensé qu’à son sacre d’Empereur et il a confisqué l’endroit dés le mois de septembre 1977 ». L’histoire est connue. Elle fait même partie des grandes légendes Africaines. Ce petit dictateur d’un petit pays coincé au cœur de l’Afrique qui lorgne sur Napoléon et se confectionne un couronnement digne du grand guignol, quel matériau inaltérable pour tous ceux qui voient l’Afrique « refuser d’entrer dans l’histoire »… Quoi qu’il en soit, si l’initiative annoncée dès la fin 1976 déchénait les sarcasmes, ils furent nombreux à collaborer complaisamment à cette croquignolesque pièce de théâtre. Bourgeois gentilhomme africain, convaincu par ses propres flatteries alors que chacun s’amusait discrètement de son délire : aucun de ses conseillers, même étranger, ne crut bon de le dissuader de franchir le Rubicon de l’empire. Il est vrai que cette façade ridicule du sacre était un parfait paravent pour la perpétuation des mille et un petits commerces coloniaux (diamants, or, bois précieux, ivoire) pratiqués par de nombreux affairistes français soucieux de discrétion. Les seuls à ne goûter que modérément à l’amusement général restaient les Centrafricains. Eux, connaissaient parfaitement l’autre facette du régime : autorité, répression et pauvreté entretenue.

Bokassa lorgnait sur le tableau de David ? On allait l’aider. La France prêta de l’argent, des moyens et ses talents. Cardin, Lanvin, confectionnèrent tenues et chaussures. Claude Arthus-Bertrand, (le joaillier) réalisa le sceptre et la couronne de 7000 carats. Un sculpteur Normand Olivier Brice, réalisa l’immense trône les deux carrosses et la décoration du palais, et composa « la marche de l’empereur ». C’est aussi en Normandie, à Molay-Littry que furent choisis les 32 chevaux de l’attelage. On y forma même la garde rapprochée de Bokassa à l’art de la parade équestre … À Bangui, la cérémonie nécessitait un Palais impérial. La demeure présidentielle de Berengo, se trouvant trop éloignée de la capitale, Bokassa réquisitionna l’Omnisport et renvoya « ses » basketteurs, désormais passés au second plan, vers leurs vieux terrains de quartiers. « À partir de juin 1977, le palais des sports devint le palais du couronnement. Plus personne n’y avait accès. C’était comme ça. Mais ce n’était pas le plus grave…ce n’était que du sport. »

Le 4 décembre 1977 à 20h00, Patrick Poivre d’Arvor sourit avec délectation en lançant le reportage du sacre : « Vous en penserez ce que vous voudrez, mais c’est arrivé en Afrique… ». On y découvre les images impressionnantes de Bokassa s’auto couronnant lui-même dans un décor d’un kitch absolu, au milieu d’un palais des sports bourré à craquer, entièrement capitonné de rouge… « Nous n’avons pas eu droit à accéder à la cérémonie. Impossible d’approcher le Palais. L’armée était partout…On nous a juste laissé regarder le carrosse passant dans l’avenue Giscard d’Estaing, sous les arcs de triomphe offerts par Paris. Les « abeilles », sa garde personnelle, défilaient à cheval dans leur costume d’apparat napoléonien… C’était un beau spectacle, oui, mais on ne riait pas vraiment… car on se doutait bien que tout cela avait coûté beaucoup d’argent, et nous restions pauvres. L’avenir était sombre…». Ainsi, fin 1977, le vent a déjà tourné. À l’intérieur du pays, les étudiants et intellectuels, commencent à critiquer les débordements du régime. Depuis l’étranger aussi, il apparaît que la fuite en avant caricaturale de Bokassa n’est pas une garantie sur l’avenir. Quelques signes auraient pu l’alarmer le nouvel Empereur : aucun chef d’état n’assiste à son sacre, et la France elle-même ne délègue « que » son ministre de la coopération, Robert Galley. « Bokassa était très sûr de lui. Ce qui l’inquiéta seulement fut l’absence du pape à la cathédrale. Il faut dire qu’il venait un an plus tôt de se convertir à l’Islam en Libye, avant de redevenir catholique… Du coup, il n’a eu droit qu’à l’évêque de Bangui pour le bénir… »

En réalité, derrière ses fastes, le régime est mort sur pied. À la suite du sacre, Bokassa continue à dépenser des sommes somptuaires dans ce qu’il estime être le train de vie d’un Empereur. Le Palais des sports, lui, se transforme en un palais impérial annexe, à la fois caverne d’Ali baba où s’entassent pêle-mêle objets du sacre et trésor du régime, et salle d’audience impériale. Mais le pays s’endette très lourdement. Les prêteurs - au premier rang desquels la France - commencent à mesurer leur soutien. En janvier 1979, les lycéens se révoltent contre l’obligation de porter une tenue. La répression est très dure. Le mouvement semble brisé, lorsque le 18 avril une nouvelle manifestation tourne au carnage. On apprend le massacre d’une centaine de lycéens (les « martyrs ») en prison. « Ce qui est intéressant c’est que les basketteurs venaient tous du milieu étudiant. Alors on s’est naturellement retrouvé dans le mouvement contre Bokassa. Le régime nous portait aux nues trois ans plus tôt… il faisait maintenant tirer sur nous ! » L’occident s’émeut. Une commission d’enquête internationale conclut à la responsabilité directe de Bokassa. L’empereur est désormais un pestiféré, lâché de tous. La France s’empresse de le faire tomber en orchestrant l’opération « Barracuda ». Le 20 septembre 1979, les paras du 1er Rpima débarquent à Bangui et ramènent au pouvoir David Dacko, président renversé 13 ans plus tôt par Bokassa.

« Quand les Barracudas sont entrés en ville, ils ont aussitôt protégé le palais des sports… Pendant une semaine, c’était zone interdite. Les Français cherchaient certainement des choses… et puis un jour ils se sont retirés, alors là ça a été la curée… la population s’est ruée et a entièrement pillé le bâtiment. Tout a été détruit, volé, arraché, en fait, l’omnisports, c’était devenu le symbole du régime, et les gens se vengeaient sur le palais et voilà… c’est resté en l’état… » En définitive, il reste pudique, mais Dominique est tout de même un peu ému. À 59 ans, même si ses études en ont fait un privilégié devenu directeur de la jeunesse et des sports, il aura assisté toute sa vie à l’effondrement sans fin du pays. « Le palais des sports est emblématique de ce à côté de quoi nous sommes passés… et de la catastrophe que nous vivons. La République est comme cet édifice : en ruine depuis trente ans. Un vrai symbole » Des symboles ? Il m’emmène vers l’extérieur pour me montrer ce qu’il reste des vestiaires. Mais en contournant le bâtiment, impossible d’échapper à cette autre vision - plutôt hyperbolique, celle-là. À vingt mètres de la façade du palais se dresse un gigantesque stade de football, flambant neuf, de vingt mille places, construit par les Chinois. De loin, le plus bel édifice du pays.

« Pour nous, ça parle bien de l’état du pays. L’équipe nationale de foot ne vaut pas grand-chose, elle n’est même pas à la CAN. Ça ne fait rien, on leur a construit un stade de luxe. Vingt ans plus tard on voit bien que c’est le foot qui l’emporte, puisque les chinois sont capables de construire ce truc parfaitement inutile. Le foot c’est un sport de quartier. Le basket un sport scolaire. Ça veut aussi dire où l’on en est. En RCA, l’éducation ne vaut plus rien…ce n’est plus à l’université qu’on puise l’avenir de la nation  » Dominique est dubitatif. Pourtant, en bas des grandes murailles blanches, offertes par Pékin en 2004 à la RCA sans contreparties officielles, il ne semble pas relever cet autre signe : en Afrique en 2009, les ruines sont Françaises, les investissements Chinois. Une vraie gifle à la Françafrique… En réalité, ce stade immense que personne ne peut ignorer semble posé là comme pour consacrer la victoire momentanée de l’Empire du Milieu sur les anciennes puissances coloniales Africaines.

Les vestiaires sont envahis par les gravats et les buissons. Impossible de s’y faufiler. Qu’à cela ne tienne, Dominique connaît les lieux. Il se dirige vers une petite porte, on entend des cris d’enfants. Nous sommes sous les tribunes dans une vaste pièce très sombre. Le temps de m’acclimater et je vois la chose : là, juste devant moi. Soudain je suis dans l’histoire, dans mon histoire. J’avais 10 ans. Très loin, là-bas, au fin fond de l’Afrique on avait donc couronné un empereur. La couverture de Paris Match, c’était lui : Bokassa 1er coiffé d’une couronne de cendrillon, sceptre à la main, assis sur un trône inénarrable tapissé de velours rouge et coiffé des deux immenses ailes d’un aigle, déployées et couvertes d’or. J’étais enfant, mais tout de même, la texture de ces ailes m’avait interpellé. Était-ce de l’or pur, reflet de l’indécente richesse d’une dictature d’opérette se plaçant d’autorité sous le haut patronage de Napoléon ? Ou au contraire, un simple décor Hollywoodien, du stupre, de la peinture sur bois, du plâtre teinté, de la poudre jetée aux yeux de ceux qui en France se gaussaient du ridicule petit empereur Bokassa 1er? Cette question, je le sentais bien, ne relevait pas simplement du goût de l’anecdote. La résoudre m’aurait permis de me faire une idée sur les dessous de cette Afrique de pacotille… Et cette réponse, je l’avais enfin devant les yeux, trente ans plus tard, ici, dans cette cave désaffectée du palais des sports. Oublié dans un coin : le squelette du trône. Aucun doute possible, la taille du siège, la forme des ailes de l’aigle : c’est bien sur ce monument que Bokassa reçut pendant plus d’un an ses sujets. Mais du faste de l’époque, il ne reste plus que la structure faite de bandes métalliques rouillées. L’or a disparu, évidemment. S’il n’y en a jamais eu. Dominique opte plutôt pour du bois peint : « Mais Bokassa était riche et fou, alors on ne sait pas… ». Au moins si d’or pur il s’agissait, cela ne pouvait être qu’une fine couche, et de toute façon quelle importance désormais. Car devant nous, trois jeunes enfants jouent : l’un s’assoit sur le trône, et fait agenouiller les deux autres devant lui. Peut-être cette relique oubliée de l’empire, enfouie dans une cave, comme dans les mémoires est-elle leur secret à eux, leur « Rosebud » personnel ? Je demande leur prénom aux enfants et la journée est décidément à la provocation car celui qui est assis à la place de Bokassa me répond : « Giscard » ! Je lui redemande, il me répète « Giscard !», l’air incrédule. Et oui… l’influence Française est telle en RCA, que depuis l’indépendance, certains noms d’hommes politiques y sont devenus des prénoms usuels. On rencontre des « Messmer », des « Chabans », des « Malraux ». Aujourd’hui, c’est donc « Giscard » l’empereur… « Ils ne savent pas ce que cela représente ce trône, ni le palais des sports. Et cela n’est pas la peine de leur expliquer, ils n’y comprendraient rien. Le plus intelligent serait de réhabiliter le palais, de le réparer, d’y jouer de nouveau au basket et d’oublier le sacre, comme une mauvaise blague… »

Une mauvaise blague ? En tout cas, une remarque pleine de bon sens, dans un pays qui tourne encore à l’envers. Reste à convaincre les investisseurs, qui ne se bousculent pas en RCA, exceptée la Chine et ses stades inutiles… Mais les préoccupations du pays sont ailleurs, car 2010 sera l’année des élections, les secondes depuis 2005, vrai examen national de passage à la démocratie. Il est temps de quitter les lieux. En silence, Dominique me ramène à travers la grande salle de basket en friche. J’ai vraiment peine à m’imaginer que ce béton noirci fut quelques heures durant le décor du sacre d’un Empereur, puis le catalyseur de sa chute. Pourtant derrière cette petite porte qui mène à la cave, désormais je le sais : le trône de Bokassa a bel et bien existé…